mardi 17 novembre 2009
ceux qui manquèrent

Edward Burtynsky, Ship-breaking N°10 Chittangog,
Certains pré-
noms se confient aux bouches silencieuses.
Les déserts en font fête et de tristes lampions
éclipsent les étoiles.
On commet sous leurs feux d’étranges contorsions
dont les reflets épousent
le marbre creux des Ephémères.
Certains pré-
noms prennent caveau en bouche,
éteignant toute voix car l'im-proféré
retrouve le cadavre, au-devant des ombres et des signes obscurs.
Mais les vifs,
les vifs ont besoin de l’os et de la viande,
ont besoin du nom qui fit au cerf la course libre
et qui lia sa défaite, flèche couplée de vent.
Les chairs tremblent quand dans la gorge
se terrent les non-dits, les mots formés de froid, et le peuple
de ceux qui manquèrent à notre amour.
lundi 16 novembre 2009
parce qu'au fond
On s’inquiète de mon état. On s’interroge. Parfois même on s’arrête un instant, on défait son veston, avec une moue perplexe on le pose sur le dossier de la chaise (il glissera par terre, on le sait, on le ramassera, schéma déjà bouclé dans la tête), on se laisse aller aux mots :
« Que faites-vous de vos journées ? Vous ne travaillez pas, vous fuyez toute foule. Vos collines, vos collines, elles sont comme un peuple entier dans votre bouche. Entre 11 et 15 heures, vous vous cachez du soleil, coup de rayon oblige, et ce ne sont que rituels d’évitement et de sorcières. Vous souhaiteriez l'aumône d'un pays où la lumière est courbe, où l’on n’est pas percé par elle, vous dites que plus douce, vous pourriez sans doute l’aimer, et qu'il n’est pire souffrance qu’un viol de zénith, parce qu’on se trouve nue, parce que l’ombre tombe verticale sous ses pieds, parce que peut-être l’ombre périt, et qu’alors, on n’est plus possédé que par le vide. »
On ajoute :
« Mais le vide, après tout, ne devrait pas vous effrayer, puisque -justement- il est l'unique quête de votre langue. Vous vous amusez gentiment des gens qui passent leur temps à remplir le vide. Vous, c’est le creuser qui vous intéresse,
parce qu’au fond,
parce qu’au fond,
parce qu’au fond,
s’il n’y rien à savoir,
c’est exactement là qu’on le
trouvera. »
Le veston a glissé. Et on avec.
Sur le sol, en petit tas affairé.
insolente splendeur de doute
Anselm Kiefer, Tannhauser, 1991
A la certitude du pin,
j’abandonne les ombres.
Ses chemins sont abondance
et tirent du ciel une clarté
contrainte.
Mais, entre mes doigts,
l’insaisissable s’émeut,
courbe parfois,
fait offrande
d’une persistance de réel.
En mi-lumière, j’entrevois alors
une croyance déchue,
me livre nue au phrasé du vent.
Le pin n’est plus que bois
et mes chairs délivrent
leur insolente splendeur de doute.
dimanche 15 novembre 2009
Je n'ai rien su
Giorgio Morandi, Natura morta, 1951
Je n’ai rien su
de ton corps.
De la vie, qu’en saurai-je d'autre ?
Un œil a surgi qui n’est plus
et s’engouffre l’absence
par l'échancrure de la plaie.
Mais à ce point je ne sais
où souffrance
où plaisir
ce qui fut et sera.
Il n’y a pas de tristesse
mais un temps qui fredonne un étrange refrain,
enchanteur et mortel,
un refrain de poussière et d’extase
où chaque souffle porte le nom
qui fut cloué entre tes dents.
samedi 14 novembre 2009
des lueurs de houx
Le buisson ardent, mosaïque, Monastère orthodoxe de Kykko, Chypre
Détaché de ses craintes,
l’errant observe –
un temps fané tremble sur ses cils.
Il n’y a pas de saison pour dire
la vérité du lieu
ou son mensonge ;
mais dans la craquelure des peaux
(semblable étrangement à celle de l’écorce)
on arpente des sentiers
au goût de cendre
et des lueurs de houx
écorchent les regards.
Du Bô, du très Bô (dédicace spéciale à Bourrache)
Hokusaï, Dragon dans les nuages , 1849, Encre sumi et lavis bleu outremer sur papier, format kakémono
(Pour toi, du vrai Bô ;)
La montagne est gravie –
Le fidèle Zhan Sûn est resté plus bas,
charmé par le murmure des cryptomères.
La montagne est gravie –
Nul oiseau ne viendra lire
mon pas qui éveilla la pierre.
Mais l'intention du pas,
le dragon s’en repaît,
le dragon qui, sur la montagne,
embrase chaque nouvelle aube
de son feu éternel.
Bô
